Chapitre 7

7 - "De graves problèmes théologiques" ? Analyse critique du 7e chapitre de Gounon contre Maria Valtorta.
 

Ce chapitre 7 ("De graves problèmes théologiques") constitue le cœur de l'argumentation de René Gounon. Jusqu'ici, il avait relevé des incohérences historiques, des contradictions internes ou des messages qu'il jugeait peu crédibles.

Ici, il change de registre : il affirme que l'œuvre de Maria Valtorta contiendrait de véritables erreurs doctrinales, incompatibles avec une origine divine.

Or, si une erreur doctrinale grave était effectivement démontrée, ce serait effectivement un argument très sérieux. L'Église enseigne qu'une révélation privée authentique ne peut contredire le dépôt de la foi. C'est donc un chapitre qui mérite une lecture particulièrement attentive. Cependant, plusieurs des exemples avancés par Gounon sont loin de faire l'unanimité et demandent une analyse théologique plus nuancée.

Résumé critique du chapitre

Gounon commence par rappeler un principe :
une seule erreur doctrinale grave suffirait à exclure une origine divine.
Il relève ensuite plusieurs passages de l'œuvre.

1. La Trinité

Dans un passage de l'EMV, Jésus dit que le Verbe « se sépara » du Père et de l'Esprit pour venir sur la terre.

EMV 207.9 (lien)

« Que sommes-nous, maintenant ? demande Jésus.
– Nous ? Mais nous sommes Jésus, Marie et Simon.
– C’est bien, mais combien sommes-nous ?
– Trois, Maître.

Une trinité, donc. Un jour, au Ciel, il vint une pensée à la divine Trinité : “ Il est temps que le Verbe aille sur la terre ”, et, dans un frémissement d’amour, le Verbe vint sur la terre. Il se sépara donc du Père et de l’Esprit Saint. Il vint œuvrer sur la terre. Au Ciel, les deux Personnes divines qui étaient restées contemplèrent les œuvres du Verbe et restaient plus unies que jamais pour répandre la Pensée et l’Amour afin d’aider la Parole qui œuvrait sur la terre.

Un jour viendra où cet ordre arrivera du Ciel : “ C’est le moment de revenir, car tout est accompli ” ; alors le Verbe retournera au Ciel, ainsi… (Jésus fait un pas en arrière en laissant Marie et Pierre à leur place) et, du haut des Cieux, il contemplera les œuvres des deux restés sur la terre. Ceux-ci, en un mouvement saint, s’uniront plus que jamais pour associer le pouvoir à l’amour et en faire le moyen d’accomplir le désir du Verbe : la rédemption du monde par l’enseignement continu de son Eglise. Et le Père, le Fils et l’Esprit Saint feront de leur rayonnement une chaîne pour resserrer toujours plus les deux qui seront restés sur terre : ma Mère, l’amour ; toi, le pouvoir. Tu devras donc bien traiter Marie en reine, oui, mais sans être un esclave. Es-tu d’accord ?

– Je suis d’accord avec tout ce que tu veux. Je suis anéanti ! Moi, le pouvoir ? Ah, si je dois être le pouvoir, alors oui, je dois m’appuyer sur elle ! Oh, Mère de mon Seigneur ! Ne m’abandonne jamais, jamais, jamais… "

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Gounon estime que cette formulation est incompatible avec le dogme de la Trinité, puisque les trois Personnes divines demeurent inséparables dans leur nature divine.

---> C'est probablement l'exemple le moins convaincant cité par Gounon.
Quand le texte dit que le Verbe « se sépara » du Père, il est possible de comprendre cette expression au sens de la mission visible de l'Incarnation, et non comme une séparation ontologique au sein de la Trinité.

Toute la tradition chrétienne parle ainsi du Fils « envoyé » dans le monde, sans que cela rompe l'unité divine. La formulation n'implique pas nécessairement une négation de la consubstantialité.

Le Credo dit sans commettre d'erreur : "Il descendit du Ciel"

---> "Il ne retint pas jalousement le rang qui l'égalait à Dieu" (Phil 2,6) implique qu'Il accepta d'en être provisoirement séparé au plan humain, tout en conservant pleinement ce rang au niveau de sa divinité ( et oui : car rappelons quand même à Gounon que Jésus possède deux Natures, et non pas une seule, ce qui Le rend humainement incompréhensible).

- La conséquence de cet envoie dans le monde impliquant un certain état de séparation au plan humain fut pour le Christ la possibilité pour Lui de souffrir : si au contraire, Il était resté parfaitement uni en son Humanité aux trois Hypostases divines, son Humanité aurait été absolument impassible, et même crucifié à la Croix, le Christ serait resté glorieux sans connaître aucune douleur, ni en sa Chair, ni en son Âme.

---> J'avais déjà répondu sur ce point à don Guillaume Chevallier.

2. L'existence éternelle de Marie

Il cite plusieurs passages où Marie est appelée :
« Épouse éternelle »,
« Enfant éternelle »,
« esprit » avant la création du monde.

Il conclut que Maria Valtorta enseigne une préexistence de l'âme de Marie.
Selon lui, cela contredit l'enseignement catholique selon lequel chaque âme est créée directement par Dieu au moment de la conception.

---> Ici encore, il faut distinguer plusieurs niveaux.
Il existe dans toute la tradition mystique des expressions telles que :
- Marie était « dans la pensée éternelle de Dieu » ;
- Dieu la contemplait de toute éternité.

Si Gounon lit ces passages comme affirmant une existence réelle de l'âme de Marie avant la création, l'objection est sérieuse.
Mais plusieurs lecteurs y voient plutôt une manière imagée d'exprimer la prédestination éternelle de Marie, doctrine bien attestée chez les Pères de l'Église et chez des auteurs comme Duns Scot.

Autrement dit, tout dépend de l'interprétation du texte.

---> C'est la sainte Eglise du Christ qui donne la solution au pseudo problème soulevé par Gounon : elle met en parallèle la Vierge Marie et le passage du livre des Proverbes chap.8, lors de chaque grande fête mariale.

Or ce serait une pure incohérence, si l'on ne pouvait pas voir Marie aussi bien que Jésus, dans l'évocation de la Sagesse qui y est faite, elle qui "avant les siècles fut formée, dès le commencement, avant l’apparition de la terre" : dans le cas de Marie, c'est un langage symbolique indiquant non pas sa création de toute éternité, mais sa vivante présence dans la Pensée du Père qui la voulait à Lui depuis toujours, car elle serait "son Chef d'oeuvre" et "sa revanche sur Satan".

Cette assimilation de Marie à la Sagesse dans Prov. 8 est confirmée :
- dans "la Cité Mystique de Dieu" de la vénérable Maria d'Agreda ;
- dans les écrits de sainte Louise de Marillac, (lien) dont le corps incorruptible repose dans la chapelle de la rue du Bac à Paris, près de celui de sainte Catherine Labouré ;
- dans la liturgie orientale, à travers de nombreux hymnes écrits par les saints.

Et voici comment cette idée est développée dans Maria Valtorta :

- « Crache ta rage, Satan, pendant qu’elle naît. Cette petite fille t’a vaincu ! Avant même d’être le Rebelle, le Tortueux, le Corrupteur, tu étais déjà le Vaincu et elle, la Victorieuse. » (EMV 5.7 - La virginité de Marie dans la pensée éternelle du Père)

- « Chez la Vierge, il n’y a pas trace de connivence avec la faute dont elle se serait libérée. Son âme se révèle aussi belle et intacte que lorsque le Père la pensa, réunissant en elle toutes les grâces. »

-
"Jésus dit: « pour être chair, j’avais besoin d’une Mère. Pour être Dieu,
j’avais besoin d’un Père qui fut Dieu. Voilà pourquoi Dieu créa l’épouse et lui dit: « viens avec moi. À mes côtés, vois tout ce que je fais pour notre fils. Regarde et réjouis-toi, éternelle Vierge, enfant éternelle, et que ton sourire emplisse le ciel et donne aux anges la note initiale et qu’il enseigne au paradis l’harmonie céleste. Je te regarde et je te vois telle que tu seras, O femme immaculée qui maintenant n’est qu’esprit: l’esprit en qui je me complais. » (I, 8, 39)"

---> C'est la rigoureuse paraphrase de Prov. 8, appliqué à Marie.

--->"qui maintenant n’est qu’esprit: l’esprit en qui je me complais » : c'est-à-dire, « qui n’est encore que ce que mon Esprit divin pense d’elle, et non pas encore une réalité créée » : « Telle que tu seras ».

---> Ce n'est pas parce que Gounon lit ce passage dans le sens d'une soi-disant "éternelle création effective de l'âme de Marie", laquelle serait donc depuis l'éternité dans "une improbable attente de la création de son corps pour qu'elle s'y unisse", que c'est la seule interprétation possible du texte, qui ne fait en réalité que référence à Prov 8, passage dans lequel l'Eglise a toujours vu annoncée la figure de Marie.

---> Il n’est donc nullement question ici de la création de l’âme de Marie avant tous les temps, mais de Gounon qui fait la même interprétation partisane que don Guillaume Chevallier, dans le but de discréditer l'oeuvre.

Citons enfin le pape Pie XII, énonçant le dogme de l'Assomption en 1950 :

« C'est pourquoi l'auguste Mère de Dieu, unie de toute éternité à Jésus Christ, (...)»

---> Si l’on ne prenait que cette micro-citation de Pie XII, on pourrait également lui faire dire que la Vierge comme son Fils Jésus existaient de toute éternité, ce qui serait une hérésie érigeant la Vierge en quasi déesse.

Or Pie XII ne dit pas du tout cela, pas plus que l’EMV ne dit que Dieu créa la Vierge - même en son âme seulement - de toute éternité. Encore faut-il lire ce qu’il dit, et non ce qu’on voudrait lui faire dire :

« C'est pourquoi l'auguste Mère de Dieu, unie de toute éternité à Jésus Christ, d'une manière mystérieuse par "un même et unique décret" de prédestination, immaculée dans sa conception, Vierge très pure dans sa divine maternité, généreuse associée du Divin Rédempteur qui remporta un complet triomphe du péché et de ses suites, a enfin obtenu comme suprême couronnement de ses privilèges d'être gardée intacte de la corruption du sépulcre, en sorte que, comme son Fils, déjà auparavant, après sa victoire sur la mort, elle fut élevée dans son corps et dans son âme, à la gloire suprême du ciel où reine, elle resplendirait à la droite de son Fils, Roi immortel des siècles»
(const. Ap. Munificentissimus Deus, aas, 42 (1950), 768-769)

3. Judas serait Satan incarné

Il cite plusieurs passages où Jésus affirme :

« Ce n'est pas un homme, c'est Satan. »

ou
« Satan a pris chair en Judas. »

EMV 587 : l'adieu à Lazare
(...)

– De qui s’agit-il ? Dis-le-moi. Qui est-ce ?

– C’est inutile.

– Si, c’est utile… Ah !… Ce ne peut être que lui : l’homme qui a toujours été une tache dans ton groupe, l’homme qui, il n’y a pas longtemps, a offensé ma sœur. C’est Judas !

– Non. C’est Satan. Dieu a pris chair en moi : Jésus. Satan a pris chair en Judas. Un jour… très lointain… ici, dans ton jardin, j’ai consolé des larmes et j’ai excusé une âme tombée dans la boue. J’ai dit que la possession est la contagion de Satan, qui inocule son poison dans l’être et le dénature. J’ai dit que c’est l’union d’une âme avec Satan et avec l’animalité. Mais la possession est encore peu de chose par rapport à l’incarnation. Je serai possédé par mes saints, et eux seront possédés par moi. Mais c’est seulement en Jésus-Christ que Dieu est tel qu’il est au Ciel, car je suis le Dieu fait chair. Il n’y a qu’une incarnation divine. De même, c’est en un seul homme que sera Satan, Lucifer, tel qu’il est dans son royaume, car c’est seulement dans l’assassin du Fils de Dieu que Satan s’est incarné. Pendant que je te parle, cet homme se tient devant le Sanhédrin : il s’occupe de mon meurtre et s’y emploie. Mais ce n’est pas lui réellement : c’est Satan.

Pour Gounon, cette idée est étrangère à l'Écriture.
Tiens donc !

Les Évangiles disent que Satan entra en Judas (Lc 22,3 ; Jn 13,27), mais jamais que Judas était l'incarnation de Satan.
Et Jean 6,70 : c'est une Parole fausse, peut-être ? La seule parole fausse que le Christ aurait prononcée en ce monde, sans doute ? Ben voyons.

Il considère cela comme une erreur doctrinale majeure.

---> Encore une fois, Gounon se fait le héros d'un Dieu dont il méconnait, voire dont il nie la Parole.

En réalité, dans les Evangiles, il y a :
- un parallèle strict
- et une distinction stricte entre l'Incarnation du Verbe et l'incarnation de Satan en Judas.

Un parallèle strict :

Car Jésus est Dieu (Jn 8,58 ; Jn 10,30) / Judas est un démon (Jn 6,70)
Dans les deux cas, l'Evangile identifie de façon stricte Jésus à Dieu, et Judas à un démon.
- Jésus n'est pas seulement "un représentant de Dieu sur terre" : Il EST Dieu sur terre, incarné en un Homme.
- Judas n'est pas seulement l'allié de Satan sur terre, il EST un démon, incarné en un homme.

Gounon pense peut-être que la Parole de l'Evangile est ici symbolique, "pas vraie", mais il a tort. Si elle était fausse, Jésus ne l'aurait pas prononcée.

Une stricte distinction entre :

- L'incarnation du Verbe, qui se fit dès le premier instant dans le sein de sa Mère (Luc 1), sans que la Nature Divine blesse ou diminue le moins du monde la Nature humaine du Christ.

- et l'incarnation de Satan en Judas, qui se prépara de façon progressive, au fur et à mesure de son consentement au mal, et culmina lorsque celui-ci fut total et définitif : ainsi, Jésus ne dit pas dès le début que l'un de ses apôtres est un démon, mais seulement lorsque cela fut effectif, vers la fin de la troisième année de son ministère public, quand Judas eut consommé le blasphème contre l'Esprit-Saint ne pouvant être pardonné, ni en ce monde, ni dans l'autre (Mat 12,31).

---> Ainsi, à mal connaître l'Evangile ou à en nier le caractère absolument véridique, on en vient comme Gounon à glisser loin de la vérité théologique.

4. La femme adultère

Il revient sur un point déjà abordé :
dans l'EMV, Jésus ne prononcerait pas clairement le pardon de la femme adultère.
Gounon estime que cela modifie profondément le sens traditionnel du récit évangélique.

---> Mais où donc Gounon va-t-il chercher suffisamment de mauvaise foi pour soulever pareil faux problème ? On ne sait pas très bien, au fond des abysses, peut-être...

"Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pêche plus" (Jn 8,11)
Où donc dans l'Evangile, Jésus dit à la femme adultère : "Je te pardonne ton péché" ?
Nul part.

---> La vision de Maria Valtorta (lien) souligne cet absence de pardon du Christ, et elle l'explique : la femme était apeurée certes, mais pas encore suffisamment repentante pour que Jésus puisse lui pardonner :

(...) "Moi non plus je ne vais pas te condamner. Va et ne pèche plus. Va chez toi, et sache te faire pardonner, par Dieu et par l'offensé. N'abuse pas de la bonté du Seigneur. Va."

Il l'aide à se relever en la prenant par la main, mais il ne la bénit pas et ne lui donne pas la paix. Il la regarde s'éloigner, la tête basse et légèrement chancelante sous sa honte, et puis, quand elle est disparue, il s'éloigne à son tour avec les deux disciples. "

---> Il l'a renvoie donc avec miséricorde, comme en probation, mais sans plus. Un prêtre peut lui-aussi en certaines occasion délicates renvoyer un pénitent sans lui donner l'absolution.

5. Le péché originel

Il critique surtout l'interprétation développée par Maria Valtorta selon laquelle le péché originel serait essentiellement un péché de luxure.

Deux choses importantes à noter à ce propos :
premièrement, c'est faux ;
et deuxièmement, c'est faux !
Mais un mensonge ne coûte pas bien cher.

Selon lui, cette lecture fait disparaître le véritable cœur du péché originel :
- l'orgueil,
- la désobéissance,
- la volonté d'être « comme Dieu ».

---> Oui, mais non en fait.

Il considère cette doctrine incompatible avec l'enseignement traditionnel.
Quelle doctrine ? Celle de l'EMV, parfaitement conforme avec celle de l'Eglise ?

C'est sans doute le point qui mériterait la plus longue étude.
L'Église enseigne effectivement que le péché originel consiste fondamentalement en une désobéissance inspirée par l'orgueil.

--->Cependant, plusieurs auteurs spirituels, y compris parmi les Pères, ont vu dans la concupiscence ou le désordre sexuel une conséquence très importante de cette chute.

La question est donc de savoir si Maria Valtorta présente la luxure comme la cause principale du péché ou comme l'une de ses manifestations.
Ce n'est pas exactement la même chose.
Une étude détaillée des passages est nécessaire avant de conclure.

Enfin, il renvoie le lecteur au livre de Maxime Lesage, consacré exclusivement aux prétendues contradictions et hérésies de Maria Valtorta
Maxime Lesage, devenu un temps ennemi de l'oeuvre, puis redevenu aujourd'hui son ardent défenseur, comme cela est soigneusement caché sur sosdiscernement.

Que dit l'oeuvre ? (lien)

" (...) Le premier acte contre l'amour a été commis par l'orgueil, la désobéissance, la méfiance, le doute, la rébellion et la concupiscence spirituelle.
En dernier, il a été achevé par la concupiscence de la chair. J'ai bien dit : en dernier.
Plusieurs pensent le contraire: que l'acte de concupiscence de la chair ait été le premier. Non. Dieu est ordre en toutes choses. (...)
(Leçons n°23 sur l'Epître de Saint Paul aux Romains).

---> Fin de la polémique : Jésus dit bien dans l'oeuvre
que le péché originel procède avant tout de l'orgueil.

---> Mais alors, d'où vient alors le pseudo problème soulevé par Gounon ?

Probablement de ce sermon du Christ en EMV 17 qu'il interprète mal :

" Satan a voulu retirer à l’homme cette virginité intellectuelle ; de sa langue de vipère, il a flatté et caressé les membres et les yeux d’Ève, provoquant en elle des réflexes et une excitation qu’ils n’avaient pas avant, quand la malice ne les avait pas encore intoxiqués. "

---> Mais si Satan "caresse" Eve, c'est avec sa "langue de vipère", c'est-à-dire avec sa parole trompeuse, non pas à l'aide de caresses charnelles et sensuelles : Jésus emploie ici un langage imagé que Gounon interprète au pied de la lettre.

---> Le péché, qu'il soit d'orgueil ou de concupiscence, produit toujours une excitation qui domine l'esprit, le contraire d'un projet raisonnable mûrement réfléchi. Cette excitation d'abord purement intellectuelle s'incarne ensuite corporellement : le regard et les gestes d'un pécheur dominé par l'orgueil et l'envie ne sont pas du tout les mêmes qu'une personne en état de grâce.

"Elle “vit”. Elle voulut essayer. C’était l’éveil de la chair."

---> La chair désigne d'abord ce que saint Paul désigne par ce terme, c'est-à-dire l'homme déchu dans toutes ses dimensions psychiques, avant de désigner également l'acte charnel.

"Ah, si elle avait appelé Dieu ! Si elle avait couru lui dire : “Père ! Je suis malade. Le Serpent m’a caressée et le trouble est en moi[8].” Le Père l’aurait purifiée et guérie par son souffle : de même qu’il lui avait infusé la vie, il aurait pu lui infuser une nouvelle innocence en lui faisant oublier le poison du serpent et même en suscitant en elle de la répulsion pour le Serpent, comme cela arrive chez ceux qui, attaqués par une maladie, en gardent une instinctive répugnance."

---> Par son Souffle spirituel, qui aurait contrecarré une tentation spirituelle d'orgueil.
---> "Le poison du serpent", c'est-à-dire sa parole mensongère si caressante et tellement assassine pour l'esprit d'Eve !

"Mais Ève ne va pas vers le Père. Elle revient vers le Serpent.

Cette sensation lui est douce. “La femme vit que l’arbre était bon à manger et séduisant à voir… Elle prit de son fruit et mangea[9].”

---> Gounon condamne-t-il aussi le langage biblique ? C'est l'oeil d'Eve qui vit après avoir entendu, son appétit pour le fruit qui s'éveilla, et la domina jusqu'à la consommation de l'acte. (Genèse 3,6)

"Alors elle “comprit”.

---> C'est donc d'abord intellectuellement qu'elle pécha : c'est son intelligence qui fut atteinte en premier.

"Désormais la morsure du mal était descendue en elle. Elle vit avec des yeux neufs et entendit avec des oreilles nouvelles les mœurs et les voix des brutes. Et elle les désira d’un désir fou."

---> L'intelligence, encore une fois : c'est l'orgueil qui l'a premièrement contaminée par sa morsure. C'était désormais la porte ouverte au péché dans toutes ses dimensions, car Eve n'était pas un pur esprit comme Satan.

"Elle a commencé seule à pécher, mais elle termina avec son compagnon. Voilà pourquoi une condamnation plus lourde pèse sur la femme. Si l’homme est devenu rebelle à Dieu, s’il a connu la luxure et la mort, c’est à cause d’elle. C’est à cause d’elle qu’il n’a plus su dominer ses trois règnes : celui de l’esprit, puisqu’il a permis que l’esprit désobéisse à Dieu ; celui de la conduite morale, parce qu’il a permis que les passions le dominent ; celui de la chair, parce qu’il l’a rabaissée aux lois instinctives des bêtes. “C’est le serpent qui m’a séduite”, dit Ève. “C’est la femme que tu as mise auprès de moi qui m’a donné du fruit de l’arbre, et j’en ai mangé”, dit Adam. Depuis lors, la triple convoitise s’attache aux trois règnes de l’homme[10].

---> Le règne de l'esprit en premier ;

---> puis celui de la conduite morale qui en est l'application ;

---> puis en dernier lieu celui de la chair, qui est le couronement final de tous les dérèglements moraux.

L'oeuvre est très clair, parfaitement conforme à la doctrine de l'Eglise. Gounon, lui, en chicaneur accompli, cherche une improbable interprétation mauvaise du texte, sans que cela présente le moindre intérêt.

Que penser de ce chapitre ?

C'est sans doute le chapitre le plus faible du livre.
Pourquoi ?
Parce qu'il ne suffit pas de trouver arbitrairement qu'une formulation serait maladroite :
Il faut démontrer qu'elle affirme réellement une doctrine contraire à la foi.
Or plusieurs exemples de Gounon peuvent recevoir une autre interprétation que la sienne.

Une faiblesse méthodologique

La principale faiblesse de ce chapitre est que Gounon cite souvent des phrases isolées.
Or les écrits de Maria Valtorta comptent près de 15 000 pages.

Dans une œuvre mystique de cette ampleur, il est indispensable de replacer chaque phrase :
- dans son contexte immédiat,
- dans l'ensemble de la pensée développée,
- puis de la comparer à l'ensemble de la doctrine catholique.

Sans ce travail, le risque est de transformer une formulation ambiguë en affirmation dogmatique.
C'est d'ailleurs la méthode que l'Église applique lorsqu'elle examine les écrits des mystiques.

Appréciation d'ensemble

Ce chapitre soulève les objections les plus importantes de tout l'ouvrage, car une véritable erreur doctrinale serait effectivement un motif grave de rejet d'une révélation privée. René Gounon rappelle avec raison ce principe fondamental du discernement ecclésial.

En revanche, la démonstration qu'il propose n'a rien de décisive. Plusieurs des passages qu'il cite sont susceptibles de lectures différentes, surtout lorsqu'ils relèvent d'un langage symbolique ou contemplatif. Parmi les exemples évoqués, celui concernant Judas est probablement le plus exigeant sur le plan théologique et mérite un examen approfondi. Les autres, comme la Trinité ou la préexistence de Marie, semblent davantage relever de formulations ambiguës à lire en Eglise, que d'une négation explicite des dogmes.

En définitive, ce chapitre met le doigt sur de vraies questions théologiques, mais il ne démontre pas que l'œuvre de Maria Valtorta contiendrait des hérésies formelles. Il manque une analyse beaucoup plus exhaustive, tenant compte de l'ensemble des textes, de leur contexte, du langage propre à la littérature mystique et des critères de discernement traditionnellement utilisés par l'Église.

C'est précisément pour cette raison que, malgré les réserves exprimées par le Saint-Office et par divers théologiens au fil des décennies, l'Église n'a jamais publié une condamnation doctrinale détaillée recensant des hérésies précises dans l'œuvre de Maria Valtorta. Cette absence n'équivaut pas à une approbation, mais elle invite à distinguer entre des formulations méritant d'être bien interprétées, et une démonstration rigoureuse d'erreurs dogmatiques.

Le bilan pour Gounon est très négatif, car il manque ici son but, n'ayant toujours rien de décisif à présenter contre l'oeuvre qui supporte ce débat haut la main.

La suite va être du même ordre, comme nous le verrons.

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