3 - "Un autre Evangile" ? : analyse critique du 3e chapitre de Gounon contre Maria Valtorta
Les deux premiers chapitres portaient surtout sur le contexte (la personnalité de Maria Valtorta, l'attitude de l'Église, les promoteurs de l'œuvre, etc.). Ici, Gounon entre enfin dans ce qu'il considère comme le cœur du problème : le contenu même de L'Évangile tel qu'il m'a été révélé.
Résumé du chapitre
L'idée directrice de Gounon est simple :
Maria Valtorta ne complète pas les Évangiles ; elle en écrit un autre.
Pour soutenir cette thèse, il développe plusieurs arguments.
1. Les Évangiles canoniques deviennent secondaires
Selon lui, la lecture de Maria Valtorta modifie profondément le rapport du lecteur aux Évangiles.
Les récits canoniques, très sobres, sont remplacés dans l'imagination du lecteur par les longues descriptions de Valtorta :
- paysages,
- vêtements,
- gestes,
- dialogues,
- pensées intérieures,
- émotions,
- conversations très développées.
Peu à peu, affirme Gounon, le lecteur ne se représente plus l'Évangile de saint Matthieu ou de saint Jean, mais celui de Maria Valtorta.
Il voit là un véritable déplacement de la Révélation.
Nous répondrons à cette objection au point 6 ci-dessous.
2. Les dialogues deviennent immenses
Les Évangiles rapportent souvent quelques phrases.
Chez Valtorta, ces mêmes scènes donnent parfois plusieurs dizaines de pages : mais Jésus a réellement vécu sur la terre comme un Homme véritable !... Il a donc prononcé durant sa Vie publique bien plus que les 2000 phrases environ qui nous sont parvenues dans le NT.
Jésus prononce de longues catéchèses : on serait plutôt fort étonnés du contraire, non ?? C'est tout de même un peu ce qu'affirme l'Evangile...
Les apôtres interviennent abondamment : or un maître dont les élèves n'interviendraient que très peu, serait-il vraiment un bon maître pour eux ?
Les interlocuteurs posent de nombreuses questions : mais au fait ? Quelle est la meilleure méthode pour apprendre ? Le catéchisme enseigne-t-il autre chose que de poser des questions ? Et quand on est devant Quelqu'un qui sait, comme Jésus, ce ne serait pas plutôt une très bonne idée que de Le questionner ?
Pour Gounon, cette inflation du discours est incompatible avec la sobriété voulue par les évangélistes.
Mais on va lui remettre les points sur les i à l'occasion du point 6.
3. Des personnages très développés
Gounon montre ensuite que beaucoup de personnages deviennent de véritables héros du récit.
Par exemple :
- les bergers : mais ceux-ci ne sont-ils pas déjà traités dans notre fête de Noël comme de véritables héros, célébrés par tant de chants pastoraux ? Comment ne pas s'intéresser plus précisément à eux, auxquels l'Eglise ménage une telle place chaque année dans sa liturgie, et qui nous sont déjà si familiers ?
- les disciples : ne sont-ils pas tout simplement omniprésents tout au long des Evangiles ? Jésus n'était-Il pas venu exprès pour se faire des disciples ? Et ne les connaissons-nous pas déjà personnellement pour nombre d'entre eux ? ( Pierre, Matthieu, Jacques et Jean, et tous les apôtres, Zachée, Marie Madeleine, Marthe, Lazare, Bartimée, etc. etc ?) C'est donc bien dans l'esprit des Évangiles de faire leur connaissance.
- les femmes : peut-on trop mettre en valeur celles qui furent jugées dignes par le Christ d'être les premières messagères de sa Résurrection, elles qui furent les seules au pied de sa Croix avec saint Jean ?
- les pharisiens : ne sont-ils pas aussi tout aussi centraux dans les Evangile que ne l'est la Crucifixion, puisque sans eux, elle n'aurait pas eu lieu ? Quand on pense "Evangile", ne pense-t-on pas immédiatement après "pharisiens" ?
- les enfants : ne sont-ils pas tout simplement l'alpha et l'oméga du Message évangélique, puisque le salut consiste uniquement à leur ressembler, nous dit Jésus ?
- les malades : les guérisons de malades ne représenteraient-elles pas à elles toutes seules un quart des Evangiles ? Pour qui Jésus se décrit-Il comme le Médecin, sinon pour les malades physiques et moraux ?
Ils reçoivent :
- un nom,
- une histoire,
- une psychologie,
- parfois plusieurs apparitions.
Selon lui, cela transforme profondément le récit évangélique.
---> Mais n'est-ce pas plutôt que les évangélistes nous estiment caoables de comprendre par nous-même que, dans les récits qu'ils nous rapportent, il s'agit de vrais gens, avec de vrais noms et de vraies psychologies, ayant vraiment vécus de vraies vies humaines sur terre, et qui ne sont pas de simples images inventées pour la circonstance ?
Pourquoi alors s'étonner qu'on puisse avoir plus de détails sur beaucoup de ces personnes ? N'en avons-nous pas recueilli au sujet de la vie des saints, depuis 2000 ans de chrétienté ? Et alors pourquoi cela serait interdit d'en avoir sur eux ?
4. Les silences des Évangiles disparaissent
Les Évangiles laissent beaucoup de questions ouvertes.
Par exemple :
- que faisait Jésus entre deux épisodes ?
- comment se déplaçait-il ?
- où logeait-il ?
- que disaient exactement les apôtres ?
Maria Valtorta répond presque toujours.
Pour Gounon, cette disparition du mystère est problématique.
Il rappelle que les évangélistes ont volontairement choisi de taire beaucoup de choses.
---> Il n'est pas question de remettre en cause l'intérêt du style dépouillé et résumé des Evangiles canoniques qui favorisent l'intériorisation : mais objectivement, la Vie de Jésus avec ses disciples fut bien plus riche et complexe que ce qui nous en est rapporté dans le Nouveau Testament, et si cette densité posait le moindre problème, Jésus ne se serait pas incarné pour la vivre.
---> Pourquoi les visions de Maria Valtorta devraient-elles copier les Evangiles ? Si elles le faisaient, leur intérêt ne serait-il pas absolument nul ?
---> Gounon pense donc que le but des Evangiles serait de sauvegarder en nous cette pensée constante : "Nous ne savons pas ce que Jésus a dit ici,
nous ne savons pas ce qu'Il a fait là,
nous ne savons pas où Il était entre là et là,
nous ne savons pas ceci,
nous ne savons pas cela, ..."
OR C'EST FAUX : le but des Evangiles est que grâce à eux, nous croyons en Jésus-Christ, le Fils de Dieu incarné. Les révélations privées ultérieures ne contredisent ni n'empêchent en rien la réalisation de ce but.
5. Une œuvre qui risque de concurrencer l'Écriture
L'auteur insiste beaucoup sur ce point.
Selon lui, même si les défenseurs disent :
« cela ne remplace pas les Évangiles »,
dans les faits :
- beaucoup lisent Valtorta davantage que les Évangiles :
Gounon est-il le Bon Dieu pour savoir les secrets spirituels de tous les lecteurs ? Certainement, entre lire une page d'Evangile et sept pages d'EMV, c'est la seconde opération qui est la plus longue : mais on est exactement dans le même "bain" dans les deux cas !
Et il est beaucoup plus aisé de relire souvent les Evangiles canoniques que leur correspondances dans les visions valtortiennes : ceux qui le font quand même manifestent par cet effort leur grand amour du Christ.
- certains comprennent désormais les Évangiles uniquement à travers elle : peut-être ne faudrait-il pas mépriser ceux qui, n'ayant jamais été introduits par leurs prêtres aux lectures patristiques, n'ont comme source de méditation que l'EMV, ce qui est déjà un plus considérable qui mériterait de chaleureux encouragements, plutôt que ces sortes d'humiliations hautaines ! Aucun doute, c'est divin ! Dernière interview du …
- plusieurs passages bibliques deviennent "interprétés" par le récit valtortien.
Il estime que cette situation est spirituellement dangereuse.
---> On appréciera la façon que Gounon a de couper les cheveux en quatre, mais elle aboutit systématiquement à des contre vérités : non, l'oeuvre ne déforme en rien les Evangiles, et au contraire, permet de lever le voile sur d'apparentes incohérence qu'autrement rien n'explique. Le danger serait donc plutôt de trop s'en méfier.
---> Que Gounon nous explique comment il se fait donc que beaucoup de ceux qui lisent Maria Valtorta trouvent ou retrouvent la foi et la pratique des sacrements ?
On a plus que l'impression qu'il sélectionne uniquement des cas problématiques, pour surtout ne pas voir la profusion des bons fruits induits par le don de cette oeuvre !
6. Une œuvre qui ajoute énormément
Enfin, Gounon rappelle que les Évangiles sont inspirés.
Selon lui, si Dieu avait voulu révéler :
- autant de discours,
- autant de détails,
- autant de scènes,
les évangélistes les auraient écrits.
Il considère donc que l'abondance même des ajouts constitue un indice contre leur authenticité.
1 ) Problème : Gounon ne sait pas du tout ce qu'est un Evangile inspiré. Il pense que cela veut dire qu'un homme a été transformé en une sorte de "robot porte-plume", dont l'Esprit-Saint aurait manipulé la main pour lui faire écrire exactement ce que LUI voulait.
---> Alors que les Evangiles sont reconnus par l'Eglise comme inspirés par l'Esprit de Vérité, au sens que par grâce, leurs auteurs n'ont voulu dire que la plus stricte vérité - contrairement aux auteurs apocryphes - autant qu'il leur fut possible de nous la transmettre, l'Esprit Saint leur en donnant la force sans remplacer leurs initiatives humaines, et même, sans anéantir leurs éventuels défauts, tant il est vrai qu'il n'y eut et il n'y aura jamais sur terre que DEUX actions totalement parfaites :
- La Vie du Christ
- et celle de sa Mère.
Tout le reste sans exception fut marqué par ne serait-ce qu'un minimum de défaut, ce qui ne contredit en rien la réalité de l'inspiration divine des Evangiles.
2 ) " les évangélistes les auraient écrits". c'est une erreur de logique de Gounon, et la preuve qu'il a très peu réfléchi à la question.
Qu'est-ce qu'un détail ? Et quel est son intérêt ?
Un détail est ce que décrit le témoin d'un fait, permettant par son exactitude de prouver qu'il a bien vu ce qu'il décrit, et qu'il ne raconte pas n'importe quoi.
Un faux témoin est trahi par les détails qu'il donne.
Les apôtres, certes, donnent un certain nombre de détails de tous ordres sur la Vie du Christ, et le fait que les quatre Evangiles concordent entre eux est un net indice d'authenticité.
---> Mais puisque ce sont saint Matthieu, saint Marc, saint Luc et saint Jean qui nous parlent, ils peuvent donc supprimer une très grande quantité de détails secondaires et suivre leur but d'aller à l'essentiel, car leur crédibilité n'est pas vraiment à démontrer : ce sont des apôtres, ou des contemporains ayant interrogé des témoins directs dont saint Pierre, et la sainte Vierge.
---> Par contre : en plus d'apporter beaucoup d'épaisseur au récit qui devient d'autant plus vivant et visuel, la quantité de détails recueilli dans l'oeuvre de Maria Valtorta peut auhourd'hui permettre à la science d'en mesurer l'authenticité.
---> Il n'y a donc aucune contre-indication à ce qu'elle en donne plus, et que les Evangiles en donnent moins. C'est même on ne peut plus logique, en regard de ce que dit le tout dernier verset de saint Jean, et qui laisserait la place à BIEN PLUS encore !
En effet, jamais saint Jean n'a dit ( mais Gounon l'a compris ainsi) :
"Il existe encore une foule de chose QU'IL NE FAUT SURTOUT PAS CONNAÎTRE !", ou bien "QU'IL SERAIT TRES RISQUE DE CONNAÎTRE !"
Bien au contraire, Jean envisage calmement cette connaissance, et mesure la place que cela prendrait :
« Jésus a fait encore beaucoup d'autres choses. Si on les écrivait une à une, je pense que le monde entier ne pourrait pas contenir les livres qu'on écrirait. » (Jean 21,25)
Que penser de ce chapitre ?
Gounon y pose de vraies questions théologiques, mais sans du tout savoir y répondre correctement.
Il rappelle cependant une vérité fondamentale.
Pour un catholique : la Révélation publique est achevée avec la mort du dernier apôtre.
Aucune révélation privée ne peut :
- compléter la foi ;
- corriger l'Écriture ;
- devenir une nouvelle source de Révélation.
Sur ce point, Gounon a entièrement raison.
Il rappelle utilement que toute lecture de Maria Valtorta doit rester entièrement subordonnée aux Évangiles.
Il met en garde contre un risque réel.
Il existe effectivement des lecteurs qui lisent Valtorta quotidiennement, mais lisent peu les Évangiles.
Ce phénomène existe réellement : la mise en garde est donc pertinente.
Mais son argumentation devient ensuite très contestable.
Il confond développement et remplacement.
C'est probablement le reproche fondamental qu'on peut lui faire.
Maria Valtorta ne prétend pas corriger les Évangiles, les remplacer, encore moins ajouter un cinquième Évangile canonique.
Au contraire, on trouve à plusieurs reprises dans son œuvre des affirmations attribuées à Jésus disant, en substance :
- que les Évangiles suffisent pour le salut ;
- que son œuvre aide seulement à mieux les contempler ;
- qu'elle ne constitue pas une nouvelle Révélation.
On peut discuter de cette prétention, mais elle n'est pas celle que Gounon semble lui attribuer.
Le développement d'un récit n'est pas forcément une contradiction.
Toute la tradition chrétienne connaît des développements méditatifs.
Pensons :
- aux homélies des Pères de l'Église ;
- aux méditations ignatiennes ;
- aux visions d'Anne-Catherine Emmerich ;
- aux Révélations de sainte Brigitte ;
- aux méditations de Marie d'Agreda.
---> Toutes développent énormément les scènes évangéliques.
Ce développement n'est pas, en lui-même, une preuve de fausseté.
La vraie question est :
ces développements contredisent-ils la foi ?
C'est une question différente.
Le silence des Évangiles
Gounon estime :
"Si Dieu s'est tu, personne ne doit parler."
Mais l'Église n'a jamais adopté ce principe.
Elle admet justement que certaines révélations privées puissent proposer des contemplations ou des éclairages spirituels, à condition qu'elles ne soient jamais présentées comme un complément obligatoire de la foi.
Là où Gounon touche un vrai problème
En revanche, il pointe un danger réel :
Certains lecteurs utilisent effectivement Maria Valtorta comme une sorte de "version développée officielle" des Évangiles.
C'est une dérive.
Même les plus fervents défenseurs de Maria Valtorta reconnaissent généralement que :
- seule l'Écriture est inspirée au sens strict ;
- seule elle appartient au dépôt de la foi ;
Maria Valtorta reste une révélation privée, qui ne peut jamais servir à établir une doctrine.
Sur ce point, son avertissement est salutaire.
Mon appréciation d'ensemble
Ce chapitre ne se limite plus à des considérations historiques ou psychologiques : il pose une question de fond sur la place des révélations privées dans la vie de l'Église.
En revanche, René Gounon tend à présenter une alternative binaire inexacte :
- soit les Évangiles seuls,
- soit « un autre Évangile ».
Or, la tradition catholique connaît depuis des siècles des œuvres contemplatives qui développent les scènes évangéliques sans prétendre constituer un nouvel Évangile canonique. La question décisive n'est donc pas le volume ou la richesse des développements, mais leur fidélité à la foi et l'usage qu'en font les lecteurs :
sur ces points, il n'y a pas de remarques à faire concernant l'oeuvre de Maria Valtorta en elle-même : le Saint Office lui-même fut impuissant à l'attaquer plus que par des mots creux, dans aucune démonstration.
En définitive, ce chapitre contient une mise en garde importante, que tout lecteur de Maria Valtorta devrait entendre : ne jamais laisser une révélation privée prendre la place de l'Écriture. Mais c'est dans les faits très peu le cas : les lecteurs vont à la Messe, ils écoutent les Evangiles autant que n'importe quels autres fidèles, et souvent avec un intérêt accru.
Cependant, cette mise en garde ne suffit pas, à elle seule, à démontrer que L'Évangile tel qu'il m'a été révélé serait nécessairement d'origine non divine, très loin s'en faut.
Cette démonstration dépendra des analyses précises des textes, que Gounon entreprend dans les chapitres suivants. Et on verra que cela ne le mène à rien de véridique.
